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27 siècles de PHYTOTHERAPIE vous soignent

Auteurs : le confrère FRISQUE, MSc.Ing.AIHy (promotion 1957) ; d’après un article de l’INFO-AIHY n°117 (03/2008) actualisé en 2014 ; © asbl.AIHy et extraits du Pr André LAWALRÉE ; UCL.
Layout & encarts : P.Dohmen ; MSc.Ing.AIHy ; avril 2014. COPIE libre si référencée !
© Association des agronomes (Ing.AIHy) et des Paysagistes (Ajp.AIHy) des campus de Huy-Gembloux, Haute Ecole Charlemagne, Belgique.

André LAWALREE était un membre éminent de l’Académie Royale des Sciences de Belgique. Professeur émérite UCL et directeur Honoraire du Jardin Botanique National de Belgique.

G.-E. FRISQUE, Master ingénieur industriel en agronomie de l’AIHy, licencié et agrégé es sciences de la santé (+ génétique) et en sciences environnementales, Professeur honoraire et collaborateur à l’Université de Liège.

Pour contacter directement l’auteur à GEFrisque.MSc.Ing@aihy.org

  « L’univers est un tout vivant, hiérarchisé et harmonieux à l’image de la trinité divine comme de l’homme ; monde terrestre, monde astral, monde divin ou bien corps, âme, esprit ou encore soufre, mercure et sel qu’on trouve en germes dans la terre et à partir desquels toutes choses sont produites.
Ces secrètes similitudes sont lisibles par tout un système de signatures et la divination, fait corps avec la connaissance elle-même…C’est pourquoi la médecine exige la connaissance de la philosophie, de l’astronomie et de l’alchimie.

La maladie est un déséquilibre, son traitement exige de déchiffrer des relations en miroir qui existe entre la partie et le tout afin de permettre par l’addition de ce qui manque ou la soustraction de ce qui est en excès, le rétablissement de l’harmonie entre l’homme et le cosmos… »
Philippus Aureolus Theophrasus Bombastus von Hohenheim, plus connu sous son ‘avatar’ –comme on dit maintemant- de PARACELSE (Einsieden 1493-Salzbourg 1531).

De l'empire du Milieu au Yucatan

 Si nous pouvions embrasser du regard l’histoire de la pensée scientifique nous serions aussitôt frappés par la discontinuité, les brusques changements de mesure et de rythme.

Les plus anciens manuscrits médicaux relatant, codifiant la découverte de plantes douées d’une certaine efficacité thérapeutique, trouvées par hasard ou au cours de prospection orga­nisées, ont été rassemblés par ce brillant érudit chinois, l’empereur Shen Nung [1](2735 avant J.-C.).

On lui attribue d’avoir fait notifier des observations méticuleuses sur les effets antifé­briles du Ch’ang Shang[2] aux alcaloïdes antimalariques, les quinazolines isolées 5000 ans après ! On peut y lire aussi, un texte sur les propriétés dia­phorétiques et stimulantes du Ma Huang[3], duquel, il y a peu, Nagai isolait l’éphédrine[4].

Dans toutes les civilisations brillantes, des Amérindiens à celles de l’Ancien Monde, l’imploration des dieux protecteurs de la santé relevait de la même sorte d’espérance : celle des hommes face à l’inconnu.

Les activités antiléprotiques du fruit du chaulmoogra[5]étaient connues des tribus du bas­sin de l’Amazone et les racines de l’ipécacuanha[6] utilisées au Brésil ancien et dans le Far-East pour soigner les dysenteries et diarrhées (les alcaloïdes de l’émétine constituant une médication active contre les amibiases)

L’ipécacuanha synthétise aussi l’antihelminthique ascaridol [7]. D’autres végétaux synthé­tisent cette molécule et nous la retrouvons dans les prescriptions des médecins hébreux (le chêne de Jérusalem), de médecins mexicains (le thé mexicain) et romains (un chénopode ver­mifuge).

Diego de Landa (1524-1579), avant l’autodafé des riches bibliothèques mayas, décrit dans son rapport inquisitorial Relacion de las cosas de Yucatan quelques aspects de la phar­macopée maya.

Il s’en est seulement tenu à la description de breuvages psychotropes, mix­tures d’alcool de sève d’agave, de miel, de décoctions d’écorces de Quinchona[8], kalché Lonchocarpus lon­gistylus[9], du tristement célèbre tabac Nicotiana sp.[10], de feuilles de Brugmansia sp.[11], de graines broyées de Datura* sp., de champignons riches en psylocibine [9]

Les recherches sur la phytomédecine maya sont toujours en cours à l’université du Texas (en 2002).

Les explorateurs de l’Amérique du sud (1520) ont ramené les écorces antimalariques de Cinchona [8], desquelles en 1820, Pelletier et Caventou ont extrait la quinine.

Les autochtones mâchaient depuis presque quarante mille ans, les feuilles euphorisantes et stimulantes de la coca, les Erythroxylum sp[12].
Ces deux drogues furent rapidement intégrées aux prescriptions de nos apothicaires du XVIe siècle.

 


D’Hippocrate II à Averroes.

Au VIe siècle avant J.-C., nous trouvons tout à coup, comme créée de rien, une galaxie de philosophes de la nature qui à Milet, Elée, Samos, disputent des origines et de l’évolution de l’univers, de sa forme et de sa substance, de sa structure et de ses lois, en des termes qui depuis lors sont à jamais incorporés à notre vocabulaire et à nos matrices de pensée. Ils sont en quête de principes fondamentaux et de substances primordiales sous-jacents à toute diver­sité : ils distinguent quatre éléments, quatre humeurs, atomes tous identiques se mouvant selon des lois absolues.

Les Pythagoriciens tentent la première grande synthèse : ils essayent de tisser les fils séparés de la religion, de la médecine, de l’astronomie et de la musique pour en faire une seu­le étoffe à dessin géométrique austère. Cette étoffe n’est pas encore achevée aujourd’hui ; mais le canevas en fut composé au cours des trois siècles de l’âge héroïque de la science grecque entre Thalès et Aristote.

C’est en 600 avant J.-C., à Cos, petite île grecque proche de la côte asiatique, que com­mença la lignée d’Hippocrate avec un Asclépiade du nom de NEBROS.

Ils furent sept et parmi eux, Hippocrate II (460-380). Il parvint à se dégager de l’influence sacerdotale par la science et l’expérience acquise au cours de plusieurs voyages. C’est un innovateur libéré des super­stitions archaïques.

Pour Hippocrate II, le plus grand médecin du glorieux siècle de Périclès, celui que Platon appelait le héros de la raison, les maladies sont des phénomènes naturels, dépourvus de signification mystique.

Son apport concerne essentiellement la nosologie et la séméiologie, ces disciplines permettant d’établir le diagnostic. La nosologie traite de la clas­sification, de la définition et de l’étude des caractères distinctifs des maladies. La séméiolo­gie ou sémiologie étudie les signes des maladies, la symptomatologie.

Elles auraient été consignées dans le C o r p u sen septante deux volumes réunis dans les bibliothèques d’Alexandrie…

Hippocrate II fut un analyste à la thérapeutique médiocre : Primum non noce­re (Avant tout ne pas nuire).

Ce C o r p u s ne condamne pas les plantes médicinales. Les purgatifs sont toujours des décoctions de melon, d’ellébore noir, d’huile de ricin, de coloquinte. Les diurétiques sont à base d’asperge, de scille, de persil ou de chiendent. Les vomitifs : l’ellébore blanc, l’hysope. La quintefeuille est prescrite contre les fièvres palustres qui ravagent la Grèce Antique. L’opium et la jusquiame restent les principes sédatifs qui soulagent les grandes souffrances.

Après la conquête macédonienne, vint une époque de consolidation, d’orthodoxie, de déclin.

Les catégories d’Aristote furent la grammaire de l’existence, ses esprits animaux régnèrent sur la physique; on savait tout, on avait tout inventé. L’âge héroïque s’était guidé sur l’exemple de Prométhée ravisseur du feu; les philosophes hellénistiques s’installèrent dans la caverne de Platon pour y dessiner des épicycles sur les parois, le dos tourné au grand jour du réel.

L’épicycle d’un astre en astronomie ancienne, était le cercle que l’astre décrivait ayant la terre pour centre. Le dogme du cercle[13]

Perfectionner la clinique conduisait nécessairement à tenter d’améliorer la thérapeutique.

Rome, nouveau centre culturel de l’humanité, fut le creuset de cette évolution.

DIOSCORIDE un médecin grec qui résidait à Rome sous le règne de Néron, établit un bilan des cinq cents plantes médicinales connues à l’époque et citées dans son livre "De materia medica" premier traité de thérapeutique de la civilisation méditerranéenne ; il fut ensuite adopté par les méde­cins romains puis arabes, puis par ceux du Moyen Âge.

Noms vulgaires des simples

Noms scientifiques

Origine

lys blanc

Liliun candidun

Proche-Orient

sauge officinale

Salvia officinalis.

Région méditerranéenne

rose de France

Rosa gallica.

Bois clairs sur sols acides. Europe méridionale et média­ne. S-W de l’Asie

lunaire bisannuelle

Lunaria annua

Sites rudéralisés, haies. S-E de l’Europe

cresson alénois

Lepidiun sativum

S-W de l’Asie, Égypte

fenouil

Foeniculum vulgare

Région méditerranéenne

menthe verte

Mentha spicata.

Cultivé, d’origine incertaine

foin grec ou fénugrec

Trigonella foenum graecum

Cultivé en Égypte
(-4000 ans)

sarriette des jardins

Satureja hortensis

Haute Provence, pelouses sèches

rue officinale

Ruta graveolens

Balkans, Proche-Orient, région méditerranéenne

pouliot

Mentha pulegium

Sur sols inondés en hiver

tanaisie

Tanacetum vulgare

Europe, Asie mineure

livèche ou ache de montagne

Levisticum officinale

Europe, massifs montagneux

pois

Pisum sativum

Asie occidendale

serpolet

Thymus serpyllum

Europe. Rocailles siliceuses

pois cultivé

Pisum sativum. subsp sativum

Proche-Orient

Les seize Simples de première nécessité cultivés dans les abbayes européennes.

Quelques médecins romains complétèrent l’inventaire. Pline l’Ancien avec son Histoire Naturelle, puis Celsus auraient ainsi ajouté deux cent cinquante nouvelles plantes.

Mais c’est Galien, au IIe siècle de notre ère, qui est le thérapeute le plus illustre. Il a inventé la Thériaque, encore présente dans la pharmacopée française de 1882 avec l’utilisation de 52 simples. Galien fut le premier à comprendre que l’effet d’une plante peut dépendre de la quantité pres­crite, distinguant la dose utile de la dose toxique.

C’est grâce aux transcripteurs latins et arabes, puis aux premiers imprimeurs de Venise et Bâle, que quatre-vingt-deux écrits de Galien nous sont parvenus.

Après quoi, la période d’hibernation, chez nous, Européens, dura quinze siècles. C’est peu de dire que la Science s’arrêta, elle se mit à marcher en sens inverse. Certains philosophes des Sciences, nous parlent de l’incapacité de la science de retourner en arrière : le neutron une fois découvert, il demeure découvert[14].

Est-ce bien sûr ?

Au Ve siècle avant J.-C., les élites cultivées savaient que la Terre est un corps sphérique flottant dans l’espace et tournant sur son axe ; mille ans plus tard, on la pre­nait pour un disque, ou peut-être un rectangle[15].

À partir du IIIe siècle après J.-C., l’Europe désorganisée est devenue le terrain de chasse de bandes de pillards. La médecine reste empirique et primitive. Les seuls havres de l’époque seront les monastères créés pour abriter les pauvres, protégés de Dieu.

Au Ve siècle, l’écrivain latin Cassiodore s’était retiré au monastère du Vivarium, en Sicile. Féru des œuvres d’Hippocrate II, de Dioscoride et de Galien, il avait convaincu les moines de cultiver les simples.

La médecine et la pharmacie se retrouvèrent ainsi concentrées dans les mains du clergé.

Les grands Codex gréco-romains, répertoires des plantes médici­nales et des formules thérapeutiques, sont recopiés avec scrupule. Chaque monastère doit au moins cultiver seize simples jugées de première nécessité : le lys, la sauge, la rose, la lunaire, le cresson, le fenouil, la menthe, le foin grec, la sarriette, la rue, le pouliot, la tanaisie, la livèche, le haricot, le pois et le serpolet (51).

Le catalogue des simples cultivés dans chaque abbaye constitue son hortulus
Exemples à relire dans notre tableau ci-devant.

Puis, les cours royales sont convaincues de l’utilité des plantes médicinales ; vers 795, un édit de Charlemagne, le capitulaire de Villis, indique la liste des soixante et onze espèces, arbres et plantes, qu’il faut cultiver dans les domaines royaux

Les pharmacies des premiers hôpitaux comme l’Hôtel Dieu de Paris en 899, sont appro­visionnées par les jardins monastiques. Cette activité est parfois jugée trop mercantile et par une de ces facéties fréquentes de l’Histoire, le terme d’apothicaire apparaît au V Ie s i è c l e quand le pape Pelage II interdit aux moines d’en faire encore métier : Ut clerici apothecarii non ordinentur.

On observe au XIIe siècle de notre ère les premiers signes du dégel et au cours des cent ans qui suivent, quelques bouillonnements prometteurs : c’est le siècle de Roger Bacon et de Pierre de Maricourt des jeunes universités d’Oxford, de Salerne, de Bologne et de Paris.

Mais aussi le siècle de la fatale mésalliance de la physique d’Aristote et de la théologie de Thomas d’Aquin.

En quelques générations, cette mauvaise synthèse allait créer une nouvelle ortho­doxie, qui nous valut encore trois siècles de stérilité et de stagnation. The dark ages

À cette époque, on mourait en moyenne à 25 ans !

Puis vint l’an 1600, jalon qui ne le cède en importance qu’à l’année 600 avant J.-C. et qui inaugure le deuxième âge héroïque de la Science. Voici Vesale, Gilbert, Galilée, Kepler, Harvey, Descartes, Newton, etc. (tableaux 3 et 4).

Rompu le carcan de la scolastique, l’univers muré du Moyen Âge était en ruine, exposé aux déprédations spéculatives des paracelsiens, des gilbertiens, des coperniciens et des gali­léens…

Le Moyen Âge se termine par une catastrophe idéologique. Les valeurs tradition­nelles s’effondrent avec une brutalité qui n’est pas sans analogie avec celle observée aujour­d’hui. Sur ces décombres, chaque homme se sent seul devant la mort. L’ h u m a n i s m e représente un effort désespéré pour surmonter cette détresse.

L’affaiblissement de la religion a remis l’homme au centre du monde. Celui-ci doit accepter la responsabilité de son destin…

Avec l’historien des Sciences, Hossam ELKHADEM [15], interrogeons-nous sur la transmission des connaissances scientifiques au Moyen Âge entre l’Orient et l’Occident.

Il nous faudra réviser notre mode de pensée. Envisager l’histoire des sciences du Moyen Âge en ignorant la science orientale est une attitude erronée, due à la dépréciation de la science médiévale à la Renaissance, aux XVIIe et XVIIIe siècles.

La Renaissance rejetait toute source de connais­sance autre que celle de l’Antiquité et manifestait une réelle hostilité à toute pensée d’origi­ne différente. Or la créativité scientifique résidait au Moyen Âge essentiellement dans la lit­térature scientifique arabe.

D’un autre côté, les influences orientales sur le développement de la science antique grecque sont essentielles. Le miracle grec fut préparé par des millénaires de recherches en Égypte, en Mésopotamie, et peut-être aussi dans d’autres régions. La science grecque fut moins une invention qu’une renaissance.

La méthode hippocratique objective a été sauvée et développée par la civilisation arabe.

Certes le Coran affirme que rien n’arrive sans la volonté de Dieu, bon et miséricordieux, mais il ordonne aussi de chercher et de connaître. Les musulmans, d’abord au Proche-Orient com­me Rhazes et Avicenne aux IXe et XIe siècles, puis au Maghreb et en Andalousie comme Averroès au XIIe siècle, développent la science médicale.

Auprès d’eux travaillent des Juifs qui colportent quelques acquis de la médecine arabe dans les écoles à peine entrouvertes de l’Europe chrétienne comme Salerne, Tolède, Barcelone, Montpellier, Paris. « Les juifs sont avec les clercs, les seuls à savoir lire, ces marchands spéculateurs, lettrés voyagent avec leurs livres ».

Au XIIe siècle, à Grenade, Ibn An-KHATIF reconnaît et décrit la contagiosité des maladies infectieuses. Ibn Al-NEFAS par raisonnement logique, soutient une thèse sur la circulation san­guine, proche de la découverte en 1628 de William Harvey. Puis au XIIIe siècle, l’illustre médecin cairote, Ibn AN-NAFIS donne une remarquable description précise de la circulation sanguine, fondée sur des données anatomiques pertinentes. Mais, on ne sait pas encore dis­cerner le vrai du faux !

L’lslam, on le sait, est une civilisation du Livre et des livres. Les livres scientifiques sont nombreux et contrairement à un dogme répandu, les Arabes musulmans ont publié des ouvrages très imagés de botanique, zoologie, astronomie, astrologie ou géographie.

C’est l’école dite de Bagdad, au XIIe siècle, qui va porter au plus haut l’art de l’illustration

Un éminent orientaliste, le Pr A. MARTIN, de l’Université de Liège, nous a fait découvrir ces ouvrages récents, comme l’Histoire des sciences arabes, de R. RASHED (Histoire des sciences arabes ; Le Seuil, Paris), qui développe dans Botanique et agriculture, un panorama extraordinaire de la vision globale, écologique de la Nature, qui à notre humble avis, se perpétue dans les civilisations orales de l’Afrique subsahélienne actuelle.

Le premier ouvrage de botanique, d’agriculture, d’écologie pratique, d’alimentation pra­tique et aussi de thérapeutique est : L’ Agriculture Nabatéenne, Kitâb al-nabât, en six gros tomes, du savant Abü Hanifa Al-Dinawari en 282 de l’hégire, soit en 895 de notre ère, fon­dateur de la botanique arabe.

Les points de départ de la botanique arabe sont les deux sources grecques, à savoir les Causes des plantes de Théophraste (env. 372-287), disciple d’Aristote, dont la traduction arabe est perdue, et la Matière Médicale de Dioscoride, auteur oriental connu et déjà cité, du premier siècle de notre ère.

Matthieu Orfila, dans son remarquable Traité de Toxicologie de 1843 fait encore référence aux ouvrages de Théophraste, de Nicandre, de Dioscoride, de Galien et de Pline le Second.

Il rappelle que les médecins arabes se sont beaucoup occupés de la toxicité des remèdes et de l’action des poisons. Il cite l ’Antidotarium de Rhazes, celui de Mesue, celui d’Avensoar, et enfin le Liber de Venenis d’Averroes.

D’autres influences importantes existent. Le Pr. M. Horton donne quelques pistes de recherche, dans La route Swahili (9). Au Xe siècle, les marins swahilis de la côte orientale d’Afrique avaient établi des relations commerciales avec l’Europe médiévale.

Quant à l’alchimie arabe, elle est de mieux en mieux connue. Ses sources grecques, égyp­tiennes, indiennes, persanes juives et chrétiennes, puis ses théories alchimiques, la recherche de l’élixir, ses expériences de laboratoire et le matériel employé font l’objet de nombreux ouvrages savants

Alfred BURGER[16], décrit avec précision l’utilisation concomitante des simples et des sels métalliques, déjà recommandée, par Hippocrate et qui va sévir durant 2000 ans.

L’apogée de ces panacées iatrochimiques : minerais de cuivre et de zinc, sulfate de fer, oxyde de cadmium, etc., débuta avec l’enseignement du moine Albertus MAGNUS (1193-1280), précurseur de la pierre philosophale et de l’élixir de longue vie).

L’iatrochimie se perpétuera jusqu’aux premières avan­cées de la toxicologie avec les recherches du français Matthieu Orfila en 1843. Les ‘iatrochi­mistes’ étaient ces alchimistes et thérapeutes qui ordonnaient ces médications minérales sou­vent fatales [l’eau de Dalibour[17], par exemple].

 


Le Taqwim al-Sihha du médecin Ibn BUTLAN

En septembre 1991, les travaux de recherches de deux médiévistes belges sur les manus­crits d’un traité médical du XIe siècle étaient publiés : le Taqwim al-Sihha (Tacuini sanitatis) d’Ibn Butlan : un traité médical du XIe siècle d’H. Elkhadem [15] et L’art de vivre en santé. Images et recettes du Moyen Âge. Le Tacuinum Sanitatis de C. OPSOMER

On sait que l’Europe médiévale a fait grand usage de la littérature scientifique et philo­sophique des Arabes.

Elle en prenait connaissance dans les traductions latines, pour la plupart réalisées en Espagne à partir du XIIe siècle.

Les traités médicaux ont connu une faveur toute particulière. L’un des plus populaires fut le Tacuinum ou Tacuinus Sanitatis, en arabe Taqwim al-Sihha c’est-à-dire le redressement de la santé.

Son auteur, Ibn BUTLAN, médecin chrétien, né à Bagdad au début du XIe siècle, met à pro­fit la longue tradition scientifique qui va d’Hippocrate à ses prédécesseurs et contemporains arabes, en passant par Dioscoride (Ier s.), Galien (Ile s.) Paul d’Egine (VIIe s.), sans oublier la médecine indienne et la célèbre école de Gondeshapur.

Sans renier ses maîtres, Ibn Budan renonce aux vastes traités théoriques au profit d’une œuvre fondée sur l’observation et l’expérience.

Ce qu’il propose, c’est un manuel pratique et systématique de diététique et d’hygiène.

Il y expose méthodiquement les vertus et propriétés des fruits, des légumes, du lait, des œufs, des viandes, des plats cuisinés, des pâtisseries, des eaux…

Ne sont pas négligés les soins du corps : bains, massages, sports.

Pendant des siècles, des générations d’érudits y ont trouvé, en Orient comme en Occident, un guide pratique d’hygiène de vie. Le texte latin en fut publié à la Renaissance en 1531 et connu même une traduction allemande en 1533.

L’attention des médiévistes fut très tôt attirée par l’œuvre d’Ibn BUTLAN. Mais le texte ara­be seul témoin de l’intégralité de l’œuvre, restait inédit, malgré les seize manuscrits que se partagent les bibliothèques d’Orient et d’Occident. On doit au professeur H. ELKHADEM d’en avoir établi une édition critique, suivies d’une traduction annotée, et de précieux glossaires des termes botaniques et médicaux.

Des neufs manuscrits latins, cinq ont été édités dont, en 1991 celui de la bibliothèque de l’Université de Liège, admirablement présenté et étudié par le professeur C. OPSOMER.

Cette recherche résulte de la symbiose de deux passions, les plantes et les manuscrits.

Cette médié­viste de renommée internationale une des rares spécialistes de l’herboristerie médiévale et des pharmacopées populaires a colligé quarante mille recettes médicales antiques, médié­vales et populaires. Nous pénétrons dans un monde lointain, inconnu, guidé par ce précieux manuscrit du XIVe siècle, jalousement conservé par l’Université de Liège.

Il condense en 169 brèves notices, deux millénaires d’une science que l’on appellera, selon sa culture, diététique, hygiène, régime, art de garder sa santé ou plus profon­dément art de vivre. Deux millénaires de sagesse selon plusieurs temps culturels : celui des sources antiques, le temps du médecin de Bagdad, Ibn Butlan, le temps des traducteurs, des commentateurs et des lecteurs médiévaux… En ces temps-là, ce manuscrit était le savoir et la pratique. Pour saisir cette culture, pour la respecter, les médiévistes ont exploré la médecine des universités et des cours royales et princières, l’essor des études botaniques dans l’Italie du XIVe siècle, les mutations de l’iconographie scientifique, et les richissimes bibliothèques princières…

L’introduction de ce merveilleux fac-similé relate la méthodologie de cette patiente exploration, de cette progression érudite et passionnante, de ce respect de la culture des peuples disparus aux influences méconnues.

Pour Jean Galéas VISCONTI (l351-1402), duc de Milan, un illustrateur de génie, Giovannino dei GRASI a pourvu ce premier manuel d’éducation pour la santé, pour chaque notice d’un petit tableau pittoresque, dessiné à la plume et rehaussé partiellement de gouache.

Quatorze fruits, quatorze légumes, quinze aromatiques, sept graminées panifiables ou non, les produits laitiers, les œufs, les viandes et charcuteries, les volailles et gibier à plumes, le gibier à poil, des recettes amylacées, quelques simples, la fameuse thériaque, diverses bois­sons extraites du raisin, les vinaigres, les poissons et leurs conserves, le sucre de canne et le miel, plus de vingt notices consacrées à l’hygiène sont ainsi commentées. Pour chaque ali­ment ou boisson, des recettes tirées d’ouvrages précieux éveillent à la redécouverte de vieux remèdes familiers ou saugrenus, les légendes et des conseils de jardinage, des recettes culi­naires aux saveurs oubliées, mais surtout une sagesse malicieuse d’une profonde humanité.

Entre l’Antiquité et la Renaissance, n’y avait-il qu’un millénaire d’oppression et de misère, de siècles obscurs, à peine troués par le rougeoiement des bûchers ?

 


La thériaque de Mithridate

Du grec thêriakê, féminin de thêriakos, bon contre la morsure des bêtes sauvages ou venimeuses.

Le Livre de la thériaque, traité de pharmacopée arabe de 1199 décrit la préparation pharmaceutique de cet antidote aux morsures de serpents, c’est l’un des joyaux de la Bibliothèque nationale de France.

Le prix Nobel de médecine allemand, le professeur Otto Meyerhof qualifie ce manuscrit de « production mystico-magique de la littérature pseudo-scientifique de labasse époque alexandrine » En savoir + : www.gallica.bnf.fr .

Ancien électuaire, remède préparé en mélangeant des poudres dans du miel, qui passait pour être souverain contre tous les venins et poisons.

Cet électuaire polypharmaque, très ancien, ne doit pas tant ses propriétés aux substances qu’il renferme qu’à l’opium qui s’y trouve en quantité notable : 4 grammes de thériaque renferment un peu moins de 0,05 g d’opium brut et à la myrrhe, sécrétion durcie de l’écorce de Burseracées du Sud de l’Arabie, comme Commiphora myrrha décrite par Théodore MONOD et analysée par Pierre LASZLO.

L’un des constituants de l’huile essentielle de myrrhe est le furanoeudesma 1,3-diène, étudiée par Piero DOLARA et all. C’est un analgésique, au pouvoir comparable à celui de la morphine et de la naloxone (Dolara ; Nature,1996) [naloxone = Narcan®, Valtran® etc.NDLR.]

L’équipe suédoise du professeur Olov STERNER en 1996, a isolé et caractérisé par spectroscopie sept sesquiterpènes de la myrrhe parfumée, extraite de Commiphera guidotti, croissant en Somalie.

Le composant principal, le T-cadinol se caractérise par des propriétés relaxantes sur les muscles lisses de l’aorte de cobaye

En médecine traditionnelle, l’encens est un remède contre les douleurs d’estomac, un antidiarrhéique, un antitussif et un vermifuge, etc. On offrait du « vin mêlé de myrrhe » aux suppliciés.

Historiquement, la myrrhe, ou kash d’Hatshepsout (1505 à 1457 avant J.-C.) provenait du pays de Pount. Et des Commiphera pedunculata ainsi que des Boswellia sp furent ramenés empotés d’une expédition mémorable au pays de Pount [1].

Mais les curiosités sculptées du jardin botanique gravé par son fils Thoutmosis III, à l’Est du temple d’Amon-Rê l’Akhmenon à Karnak, ne les mentionnent pas. L’existence d’un vrai jardin botanique où croissaient des simples est plus que plausible[18] [19]

On attribue la composition de la thériaque à Mithridate VII Eupator (133-63 avant J.-C.), roi du Pont, et l’on ajoute que la formule en ayant été revue par Andromaque l’Ancien, médecin crétois de Néron, cinquième empereur romain (37-68 de l’ére chrétienne), la thériaque a reçu le nom de thériaque d’Andromaque ; c’est ainsi que la nomme Claude Galien (131-201 après J.-C.), éminent médecin grec, aux connaissances anatomiques remarquables pour l’époque, et transcrites dans un de ses nombreux livres De usus partium et qui nous a laissé de longues dissertations sur ce médicament.

En 69 AC, Pompée dit E. Soubeiran, auteur du Codex français de 1837, après avoir vaincu Mithridate donna au médecin grec Servilius DAMOCRATES, la fameuse formule de l’électuaire-antidote du Roi du Pont. Damocrates la publia en vers iambiques.

Cent cinquante ans plus tard, Néron chargea son médecin Andromaque de la perfectionner.

Celui-ci la publia en vers élégiaques. Nicandre, médecin et poète grec (milieu du IIe siècle avant J.-C.), lui appliqua le nom de thériaque (bête féroce) soit à cause des vipères qui entraient dans sa composition, soit à cause des bons effets qu’on lui attribuait pour guérir la morsure des animaux venimeux.

Ses poèmes, un traité de médecine versifiée sont : Thériaques et Alexipharmaque, le premier essai de toxicologie…

La thériaque est, sans contredit, le produit pharmaceutique le plus composé que nous ait légué l’Antiquité, fort riche en produits de ce genre.

La formule originale se trouve dans Galien[20]
/sous référence de l’auteur ou disponible via son email ou le forum AIHy.

Elle a beaucoup varié dans sa composition, elle a subi des réformes qui ont porté sur des substances inertes ou de peu de valeur, de telle sorte que ce vieux débris de la médecine orientale n’est plus que l’ombre de la formule primitive!

On a classé les médicaments qui entrent dans la composition de la thériaque, d’après leur analogie de nature et de propriétés, en treize séries reprises dans [3] les médicaments appelés thériaque céleste d’Hoffmann, triphéra magna, mithridate, damocrate, orviétan, opiat de Salomon, requies Nicolaï, philonium romanum, etc. ne sont que des modifications, et surtout des simplifications de la thériaque de Galien ou de Venise, qui en avait le monopole.

Elle est employée sous forme d’emplâtre. On l’administre aussi à l’intérieur, comme calmant, à la dose de 1 à 4 grammes.

P. Larousse (dictionnaire universel du XIXè ;1864-1876) publie d’autres recettes précises de nombreux électuaires tant pour les humains que pour l’art vétérinaire.

Pour identifier les plantes correspondant approximativement à l’ordonnance léguée par Galien, il est bon de consulter l’ouvrage remarquable de J.-E. Opsomer (1978), fac-similé des livres de ces deux médecins et apothicaires médiévaux, R. Dodoens et C. de l’Escluse (1557) et permet de rester dans l’éprit du temps (36, 38, 55).

 


[1] Le texte original a été publié dans la revue Les naturalistes belges, (vol. 83, 3-4, p. 61-95, décembre 2002) et reproduit avec l’aimable autorisation du Dr. Alain Quintart, président de la société des Naturalistes belges. Texte aug­menté et proposé à l’APBG. Les illustrations proviennent de R. Dodoens et Ch. de l’Ecluse (1997). La correspondance entre les gravures et la terminologie scientifique a été établie par J.-E. Opsomer (1978).

[2]Chang Shan : Dichroa febrifuga Saxifiagaceae. Ses racines contiennent de la fébrifugi­ne, un alcaloïde antimalarique, cent fois plus actif que la quinine, mais très toxique.

[3] Ma Huang : Ephedra sinica, E. equisetina, E. intermedia, Ephedraceae, les feuilles et tiges contiennent l’éphédrine et ses amines aromatiques, sympathomimétiques et stimu­lantes du système nerveux central.

[4] Ephédrine : puissant vasoconstricteur utilisé encore actuellement dans les médicaments contre le « nez qui coule ».

[5] C h a u m o o l g r a : l’huile extraite (27 %) des graines d’une Flacourtiaceae asiatique, Hydnocarpus wightiana a été utilisée contre la lèpre (Bacille de Hansen) sous la forme d’ester éthylique. L’acide chaulmoogrique ou acide hydnocarpylacétique et ses esters gly­céridiques sont aussi présents dans l’huile extraite des graines de Carpotroche brasiliensis, Lindackeria dentata et Buhnerodendron spéciosum, Flacourtiaceae.

[6] Racines d’ipecacuanha : les alcaloïdes, des isoquinolines toxiques, extraits des racines de ces rubiaceae sud-américaines, Cephaelis ipecacuanha, C. acuminata ont des proprié­tés émétiques et antidysentériques utilisées contre les dysenteries amibiennes.

[7] Ascaridol : huile essentielle, vermifuge, toxique pour les mammifères.

[8] Écorces du C i n c h o n a sp. ou quinquina, ou Jesuit Bark : rubiaceae sud-américaine, contient cet antimalarique la quinine, connue depuis la découverte des Amériques.

[9] Lonchocarpus longistylus : les écorces et racines de ces galegeae sud-américaines com­me les fabaceae d’une autre tribu tropicale, les dalbergieae africaines et asiatiques telles Derris elliptica, sont insecticides et ichtyotoxiques. Ce sont des poisons de pêche. Les composés actifs sont des roténoïdes. La roténone, insecticide largement employé inhibant les premières réactions de la chaîne respiratoire mitochondriale semble bien impliquée expérimentalement dans l’apparition du syndrome de la maladie de Parkinson chez des rats contaminés en laboratoire.

[10] N i c o t i a n a sp. : cette autre solanaceae, aujourd’hui « é c o n o m i q u e » est hautement toxique par ses alcaloïdes : nicotine et anabasine. [ndlr. : la nicotine est le psychotrope le plus addictogène chez l’homme selon le Pr M.Auriacombe du CHU de Bordeaux].

[11] Brugmansia sp. et Datura sp. : la toxicité du Datura metel, Solanaceae était connue des médecins militaires de Marc-Antoine en 36 avant J.-C. Dans le Nouveau Monde, daturas et brugmansias sont des simples sacrés aux propriétés divinatoires parfois létales dues aux alcaloïdes tropaniques : l’atropine, l’hyoscyanine et la scopolamine présentes dans les graines, les feuilles et racines.

[12] Erythroxylum sp. : l’usage des feuilles du cocaier comme masticatoire est très ancien et antérieur à l’empire Inca. Suivant les taxons et cultivars, la teneur en alcaloïdes dont la cocaïne, isolée en 1859, varie entre 0, 5 à 1, 5 %.

Agaricaceae hallucinogènes d’Amérique centrale. Au Guatemala, le culte de la psylo­cybine extraite de Stropharia cubensis et de Psilocybe azteconun date de l’an 1000 avant J.-C. ; c’était le teonanacatl des Atzèques.

[13] KOESTLER (A.) - les Somnanbules. Essai sur l'histoire des conceptions de l'Univers. - 688p., Calman-Lévy, Paris, 1960.

[14] MEYER (P.). – La Révolution des médicaments, mythes et réalités. – 377 p., Fayard, Le temps des sciences, Odile Jacob. Paris, 1984.

[15] ELKHADEM (H.) ; La transmission des connaissances scientifiques au Moyen Âge entre l’Orient et l’Occident. – 24 p. ; CeDop ; ULB. Bruxelles, 1997 et ELKHADEM (H.) ; Le Taqwim al-Sihha (Tacuini Sanitatis) d’Ibn Butlan : Traité médical du XIe siècle ; Académie Royale de Belgique. Louvain, 1990.

[16] BURGER(A.); Historical Development of Medicinal Chemistry; Medicinal Chemistry; 1243 p.; New York, 1960.

[17] Il nous reste « l’eau de (Robert) Dalibour », chirurgien de la gendarmerie royale de Louis XIV, elle guérissait les plaies vérolées et participe encore à l’éradication de l’impétigo : c’est une solution de 0,15 g de CuSO4 et 0,5 g ZnSO4 dissous dans 150 ml d’eau parfumée au safran et à l’alcool camphré…

[18] BEAUX (N.). – Le cabinet de curiosités de Thoutmosis I I I. Plantes et animaux du Jardin botanique de Karnak, Louvain, 1990..

[19] DESROCHES NOBLECOURT (C.). – La Reine mystérieuse, Hatshepsout. – 504 p., Pygmalion, Paris, 2002.

[20] FRISQUE G-E & LAWALREE A. ; des phytothérapies…. du Moyen Age au XXIè siècle. Réflexions sur la santé ; Biologie Géologie n°4 ; Bruxelles, 2003 (p.716).