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SPITZBERG. Histoire d'hommes des 'sciences du sol'.

AUTEUR : EURING MATHIEU Clément ; Membre titulaire de l’Académie des Sciences d’Outre-Mer (2000); HDR ; PhD (ULG), MSc.Ing.AIHy ,
Prof er des sciences du sol à INP-EI Purpan (Toulouse).

SOURCE : 2014.
MATHIEU Clément, La présence française au Spitzberg ; in La Cohorte ; 2012, n°208 : 31-33 (reprint partiel).
©INFO-AIHy (Ing. P.Dohmen) avec l’autorisation de l’auteur. [NB. : titres et images sont de la rédaction AIHy]

Notre éminent confrère, Clément MATHIEU, à 74 ans est actuellement consultant-pédologue (Gx A-BT) et anc. Professeur des sciences du sol (Purpan-Toulouse).
Il a exercé son extraordinaire expertise de pédologue dans tous les continents de la Terre.
Il nous retrace ici l’histoire francophone du Spitzberg, publié la première fois dans la revue trimestrielle de la Société des Membres de la Légion d’Honneur,  la SMLH, dont il est sociétaire.

Un bel exemple de développement personnel et de polyvalence pour un de nos anciens diplômés en ‘agronomie tropicale’, comme on disait en 1963 à l’Institut Supérieur agronomique de Huy.

PS. : EURING est l’acronyme du titre professionnel de la FEANI comme « ingénieur européen® »
HDR = titre académique français d’habilitation à diriger des recherches (universitaires)
MSc.Ing.AIHy sont les abréviations officielles du "Master européen en Sciences de l’ingénieur industriel en agronomie®" (niv. Bac+5) affilié au réseau des agronomes et des paysagistes AIHy®.

SITUATION

Avant de retracer les différentes étapes de la présence française au Spitsberg, rappelons brièvement quelques points relatifs à la géographie physique et à l'occupation humaine de cette terre polaire.

Le Spitsberg est la plus grande île (39000 km2) de l'Archipel du Svalbard (63 000 km2) situé entre le 74° et 81° de latitude nord.

art55 spitsberg1Le Spitsberg a donc une superficie plus grande que celle de la Belgique. La distance qui le sépare du Cap Nord est d'environ 640 km alors que les iles les plus au nord de l'Archipel ne sont qu'à environ 1000 km du Pôle Nord.
Source image : Wikipedia.fr -libre de droit-.

Le Svalbard est bordé par l'Océan glacial arctique au nord, la mer de Barents au sud et à l'est et enfin par la mer du Groenland à l'ouest.

Lorsqu'on emploie le terme "arctique" à propos du Spitsberg, la première question qui se pose est celle du climat.

Compte tenu de sa position géographique en milieu océanique. Le Spitsberg subit un climat polaire maritime, c'est-à-dire, qu'à une latitude équivalente, les températures hivernales sont inférieures de 20° C par rapport au Canada et de 15° C par rapport à la Sibérie. La saison d'hiver se caractérise par une température moyenne d'environ -15° C, mais où de très grandes variations sont possibles et aussi rapides. Des minima de -40° C sont fréquents, et dix jours après on peut revenir aux environs de 0°C.

Le Svalbard subit aussi l'influence de trois courants froids venant du nord qui transportent de grandes quantités de glaces (5000 km1/an) mais bénéficie également du dernier prolongement du Gulf Stream qui longe les côtes ouest puis nord du Spitsberg, ce qui explique l'absence de banquise en été dans les zones côtières du sud et de l'ouest.

En hiver, l'Archipel est entièrement couvert par la banquise.

Un effet bien pratique de la dérive transpolaire est l'apport de bois en provenance de la Sibérie. On trouve sur la plupart des plages du Svalbard du bois en quantité impressionnante. Ce bois provient principalement de deux sources: les arbres arrachés naturellement par les rivières sibériennes et les pertes de bois de flottage aussi en provenance de Sibérie.

Au cours des siècles précédents, ce bois a été utilisé par les trappeurs comme matériau de construction et comme bois de chauffage.

Les glaciers recouvrent environ 60 % de la surface de l'archipel surtout dans la partie est. ../..

Rapidement un mot sur la géologie pour signaler que la plupart des types de roches couvrant les périodes du précambrien au quaternaire y sont présentes ainsi que des traces d'activité volcanique.

En raison de la tectonique des plaques, le Svalbard s'est d'abord déplacé des zones équatoriales vers les tropiques, puis vers les zones tempérées et enfin vers le Pôle. C'est durant cette progression, à l'ère tertiaire, que se sont accumulées des couches de charbon allant jusqu'à plus de 1 mètre d'épaisseur; ce qui en fait une particularité par rapport à nos charbons qui datent tous de l'âge primaire et plus exactement du carbonifère.

On ne peut terminer cette présentation géographique sans parler du "soleil de minuit" qui dure quatre mois. Le jour de 24 heures commence vers la mi-avril et se termine vers le 20 août. La nuit polaire totale couvre les mois de novembre, décembre et janvier. En juin et juillet, le soleil est tellement haut à minuit que son éclat est presque le même qu'à midi.

mathieuclement 

NDLR-AIHy. : On peut dire que Clément MATHIEU est une ‘tête bien faite et bien pleine’.
Au départ d’un ‘simple’ CAP agricole lors de sa jeunesse ardennaise (Oneux), il débute en 1963 sa formation agronomique à l’ISIa de Huy avec un premier diplôme comme ingénieur technicien des IAA et l’année suivante en agronomie tropicale (1964) -diplômes assimilés au mérite une vingtaine d’années plus tard avec le titre et le grade légal d’ingénieur industriel en agronomie ("Ing.", niv. Bac+5) puis, du titre professionnel d’Ingénieur Européen (FEANI-1992)-. Un DES (diplôme d’Etudes Supérieures) puis une Maîtrise à l’Université de Paris (1971) en géologie-écologie suivi d’un doctorat es sciences à l’ULG (1981) et, in fine, l’excellence avec un ‘HDR’ (Habilitation à Diriger des Recherches ; INP-ENSAT, Toulouse 1994). Il est élu en 2000 comme Membre titulaire de l’Académie des Sciences d’Outre-Mer et porteur de nombreuses décorations honorifiques.

Pour son parcours professionnel, nous pointerons quelques postes comme : ingénieur pédologue à la Station Agronomique de Laon, collaborateur à la carte géologique de France (BRGM), chef du Bureau de pédologie dans un grand périmètre irrigué (Berkane, Maroc oriental), Professeur de science du sol et d'irrigation à l'Université du Burundi (Bujumbura), fonctionnaire principal des Nations Unies, Chef du projet PNUD/FAO à Bangui (Bureau national de pédologie et de conservation des sols) et enfin, Professeur de science du sol à l'Ecole Supérieure d’Agriculture de Purpan (INP-Toulouse).

Il reste consultant pour des expertises pédologiques et d’ingénierie pédagogique via des ONG (AFTEPA pe), très présent dans de nombreuses organisations agronomiques (AFES, SEF, UISS etc.) et collaborateur scientifique à A-BT (ULG-Gembloux).

Il publie beaucoup dans ses domaines de prédilections : pédogénèse, géologie sédimentaire, irrigation & conservation des sols et en agronomie tropicale.

DECOUVERTE DEPUIS +400 ANS

La découverte du Svalbard est attribuée au Hollandais Willem BARENTSZ en 1596, alors qu'il cherche le Passage du Nord-Est vers l'Asie. Il l'appellera Spitsberg ce qui veut dire littéralement "montagne pointue". Il ignore que les annales vikings datant de 1194 et oubliées entre-temps, font référence à une terre "à quatre jours de voile" de l'Islande appelée Svalbard ce qui signifie "côtes froides".

En 1607, toujours à la recherche du Passage du Nord-Est [vers la Chine ; NDLR-AIHy], le navigateur anglais Hudson relate l'abondance de cétacés "comme des carpes dans un vivier".

Cela déclenche une campagne de chasse baleinière internationale pratiquée par les Anglais, les Hollandais, les Danois et les Norvégiens et où les Basques ne sont pas en reste puisque la tradition veut que ce soit eux qui aient découvert la technique du harponnage.

Les Basques font même concurrence aux Hollandais au point que le 03/08/1683, la Baie des Ours, située à l'extrémité septentrionale de l'île, par 800 de latitude nord, est "le théâtre d'une bataille navale qui voit la victoire de quatre frégates françaises sur cinquante-cinq vaisseaux néerlandais" (Valette, 2002/2003).

Dès cette époque, de petites villes sont construites pour le dépeçage et l'extraction de l'huile. Cette chasse à la baleine va se poursuivre jusqu'au début du XIXe siècle et disparaître petit à petit faute de gibier.
Parallèlement, on voit dès le milieu du XVIIe siècle, se développer la chasse à la fourrure.
Les espèces les plus recherchées sont les phoques puis l'ours, le renard et le renne.

Si la plupart des expéditions sont commerciales (baleines et fourrures), quelques-unes mènent des campagnes de recherches cartographiques et géologiques.

C'est ainsi qu'on découvre du charbon à la fin du XIXe siècle.

La première exploitation date de 1899. Ensuite tout va très vite.
Plusieurs nations s'implantent avant la Première Guerre mondiale: les Russes, les Norvégiens, les Suédois, les Anglais.

Un Américain du nom de Longyear y fonde une ville qu'il nomme Longyearbyen (1906).
Dès lors, la question de la souveraineté devient de première importance. Après plusieurs tentatives infructueuses le traité donnant la souveraineté absolue et complète à la Norvège est signé à Paris le 14/08/1925.
Revenons au charbon: ce sont les seules houillères de Scandinavie et de plus, il s'agit d'un charbon extrait dans des galeries en altitude et non pas dans des puits au sens propre.
La production varie entre 3.105 et 5.105 tonnes par an côté norvégien et à peu près autant côté russe (Bodineau 2002). Les gisements restants sont évalués à 60 millions de tonnes. La production est surtout exportée en Europe et début des années 90, 25% allaient vers la France.
Les mines norvégiennes emploient environ 400 personnes (mineurs et personnel annexe) et sont très largement subventionnées par le gouvernement.

Depuis une vingtaine d'années, il faut ajouter à cette seule activité industrielle celles liées au tourisme. essentiellement à partir de Longyearbyen où se trouvent toutes les structures d'accueil traditionnelles (hôtels, restaurants. tours opérateurs ... ).
Mais il s'agit surtout d'un tourisme de croisière sur les circuits Norvège-Spitsberg-Groenland et un peu de tourisme sportif et de découverte.

L'autre activité très importante du Spitsberg est la recherche scientifique qui s'y est développée depuis quelques décennies.

Deux exemples rapides: en 1984, la "Nordiska Genebanken" a établi à Longyearbyen, dans une galerie de mine, une banque de gènes végétaux qui devient ainsi le premier dépôt mondial de gènes conservés dans le permafrost.

NDLR-AIHy (Ing. Dp)

A la fin du XXème siècle, la bien réelle ‘guerre froide nucléarisée’ a servi de catalyseur à ce concept de bio-banque vivrière dans le but de conserver le patrimoine génétique, la biodiversité agricole et, in fine, la possibilité de perpétuer notre biotope après un cataclysme mondial y compris anthropique. Plusieurs banques bunkérisées de matériel génétique, véritables ‘Arches de Noé génétiques’, ont été implantée un peu partout dans le monde. La plus connue (au niveau végétal), le Svalbard Global Seed Vault (SGSV), est celle citée par notre auteur, qui devrait contenir entre 5.103 et +6.105(?) espèces selon les chroniqueurs.

Ce congélateur naturel et autonome du Spitzberg convient très bien pour conserver les précieuses graines vitales avec un capital de résistance aux maladies et aux parasites (maïs, haricots de Lima, cantaloup, etc.), des végétaux riches en antioxydants, à la sècheresse, aux inondations, au froid et au manque de lumière.

Et, on y trouve aussi les derniers nés des OGM et des virus, financés par de très gros actionnaires privés… Ing.dp

art55 NPI../..
Depuis l'an 2000, le Norsk Polarinstituut recense entre 110 et 140 projets de recherches. Tous ces programmes de recherche doivent évidemment recevoir l'agrément des autorités norvégiennes.
Et ces dernières remarques nous conduisent donc à parler de la présence française sur cette terre arctique.

Marins & cartographes

Comme nous l'avons déjà dit, les richesses halieutiques, essentiellement la baleine au début, attirent de nombreux marins et les côtes du Spitsberg ont représenté la destination privilégiée des baleiniers français depuis 1608.

Mais après cette étape de découverte et d'expédition baleinière, de nombreux contours géographiques restent à préciser. Les marins français vont donc y contribuer, seuls, ou en participant à des expéditions étrangères. Ainsi Delisle de la Croyère, astronome, géographe, compte parmi les scientifiques des expéditions russes de Béring (1737-1741). De 1835 à 1839, les Français Martins, Lottin, Bravais, Gaimard et Robert réalisent, à bord de La Recherche quatre campagnes scientifiques dans l'Arctique, sur les côtes d'Islande et du Spitsberg.

Le temps de la recherche en milieu polaire commence vraiment avec le XXe siècle.

En 1898-99 et en 1906-1907. Albert 1er de Monaco organise avec la Princesse Alice II deux expéditions scientifiques au Spitsberg qui rapportent de précieux résultats hydrographiques cartographiques et des photos magnifiques (Mercier, 2003).

Mais juste avant, en 1892 et 1893, un géographe et glaciologue français. Charles Rabot (1856-1944) avait déjà exploré le Spitsberg et y avait fait de nombreuses observations cartographiques; étant aussi ethnographe il avait étudié plusieurs peuples arctiques voisins de l'Oural.

Après les recherches de Rabot et les expéditions d'Albert 1er de Monaco, il faut attendre la fin de la seconde guerre mondiale pour assister à l'éclosion de nouvelles recherches françaises géographiques sous l'impulsion de Paul Émile Victor.
Vers les "années 50", de nombreux chercheurs de plusieurs disciplines, non plus seulement des géographes vont s'intéresser à l'étude des milieux polaires et subpolaires et tout particulièrement à celui du Spitsberg [alpinistes, biologistes, militaires, pédologues etc. ; NDLR-AIHy].
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R&D australes depuis 50 ans.

Au début des années 50, Paul Émile Victor est déjà connu pour ses séjours au Groenland et ses études sur les Eskimos. Vers ces années-là, "il mettra aussi le pied à l'étrier" (Mercier, 2003) à Jean Malaurie, un autre géographe connu dans le domaine arctique.
Mais d'une part peu de chercheurs français, à cette époque, dépassent vers le nord les limites du cercle polaire arctique et d'autre part le Spitsberg ne fait ni partie des zones d'exploration de Paul Émile Victor, ni de celles de Malaurie, très probablement parce qu'il n'y a pas de présence humaine à cette latitude.

L'initiateur, l'homme sans lequel aucun Français ne serait jamais allé au Spitzberg s'appelle Jean CORBEL.

C'est un géographe du CNRS basé à Brest, spécialisé dans l'étude du karst des milieux froids.
Après avoir rédigé sa thèse sur les karsts du Nord de l'Europe et avoir parcouru la Laponie, il va se rendre au Spitsberg en 1959 avec un autre collègue. Ils reconnaissent, sur la rive méridionale la Baie du Roy, à 6 km à l'est de Ny-Alesund. un site où une base légère mais permanente pourrait être établie "pour le jour où" (Péguy et Brossard, 1993).

"Ce jour-là" ce fut l'été 1963 où six "chercheurs" et cinq "techniciens" (dix hommes et une femme) établissent une base sur le site reconnu quatre ans plus tôt.
La base est une baraque en bois de 9 (3 x 3) avec un chauffage. Un "QG" autour duquel sont montées des tentes isothermes.

Les chercheurs sont des géographes venus s'attaquer à la géomorphologie, la glaciologie et à la climatologie.

Pour l'époque, les moyens mis en œuvre sont importants. Le contexte administratif est favorable. Le directeur général du CNRS, Hubert Curien, a pris conscience de l'intérêt des recherches interdisciplinaires.

art55 cryosolsL'activité s'accroît d'année en année.
Dès 1964, une forte équipe en géomorphologie littorale est à l'œuvre sous la direction d'Annick Moign. Mais les géologues, physiciens et chimistes se font plus nombreux. Dans le cadre d'une convention signée entre le CNRS et le ministère des Armées, les équipes reçoivent j'affectation, pour chaque campagne, d'un premier-maître mécanicien de la Marine nationale chargé de faire naviguer une vedette de 10 m acquise pour leurs missions au Spitsberg.
L'infrastructure de la base se développe. De 54 m2 en 1964, la surface bâtie passe à 126 m2 en 1965 et comprend 4 baraques équipées avec cuisine, dortoir et laboratoires, telles qu'elles existent encore actuellement.
IMAGE : cryosols festonnés; de l'auteur.

 On ne peut citer tous les chercheurs et techniciens que se sont succédé jusqu'en 1968. Plus de 35 chercheurs et près de 30 techniciens ont séjourné plus ou moins longtemps dans cette base, entre trois semaines et plusieurs mois pour certains.

On peut en citer néanmoins quelques-uns.

À Jean Corbel, il faut associer Charles-Pierre Péguy, climatologue, Annick Moign qui rédigera une thèse d'état sur les plaines littorales avec des observations sous-marines, les géographes Fernand Fedoroff, le pétrographe Lucien Barbaroux, Henri Geoffroy qui étudiera l'hydrologie glaciaire et bien d'autres…jusqu’à ce que les équipes se dispersent. .. et surtout que le "Patron" Jean Corbel trouve la mort en février 1970 dans un accident de voiture lors d’une mission en Espagne.

Ainsi, la base française tombe en sommeil pendant que les chercheurs publient leurs dernières notes sur le Spitsberg.
Après une "dormance" de six ans, la relève viendra de Besançon grâce â Thierry Brossard et Daniel Joly qui en 1974 vont "monter" à leurs frais au Spitsberg.

La base française était donc inoccupée pendant tout ce temps. Mais dans l'Arctique un tel fait n'a rien d'insolite. Comme ils le disent si bien dans un de leurs articles (Péguy et Brossard. 1993) un bâtiment que vous abandonneriez vide quelque part au Bengladesh ou au Mali n'aurait aucune chance de pouvoir être "réoccupé" des années plus tard. Ici le climat et les mentalités le permettent.

Après avoir rouvert la base, les deux bisontins y conduisent leur recherche doctorat, Thierry Brossard en biogéographie (1977 et 1987) et Daniel Joly en climatologie (1980 et 1987). Ils seront aussi durant plus de vingt ans les vrais moteurs de la recherche française au Spitzberg, recherche qui verra se développer une importante diversification.

art55 logo ehessLes choses évoluent aussi sur le plan administratif. En 1979 le CNRS décide de regrouper les missions en cours et futures sous l'autorité de l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS) au sein de laquelle Jean Malaurie avait créé un Centre d'Etudes Arctiques dès 1957
[le fer de lance du nouveau campus Condorcet à Aubervilliers ; NDLR-AIHy].

Et la RCP créée par Corbel est remise en route. Sur le plan logistique, une innovation de taille apparaît dès août 1975, on peut se rendre au "Spitz" en avion.

Parmi ceux et celles qui ont le plus œuvré au Spitsberg, après Thierry Brossard, citons Bernard Lefauconnier et Claude Kergomard qui étudieront l’un la morphologie des glaciers et l'autre les glaces marines à l'aide de la télédétection.

La gente féminine n'est pas absente de ces milieux froids et arides en commençant par Marie-Françoise André qui après une thèse dans le Nord Labrador arrivera au Spitsberg en 1982 pour y conduire des études sur la dynamique des versants, leur typologie, la fréquence des dynamiques par la lichenométrie, tout aboutissant â une thèse d'état (1991).

Quasiment â la même période, Brigitte Van Vliet -Lanoë entreprendra un vaste programme en cryopédologie.

art55 cerclesLa cryopédologie étudie l'influence de l'alternance des périodes de gel et de dégel sur les formations superficielles à savoir le pergélisol, les sols structurés, les cryoturbations, les cercles de pierre, etc.
Elle aura le grand mérite de montrer que la cryoturbation n'est pas le résultat de mouvements de convection mais d'une alternance de dessiccation-humectation sous la contrainte du gel et du dégel (1987).

Aujourd'hui, elle poursuit ses observations sur les sols des zones arctiques en liaison avec un éventuel changement climatique (2005), cette approche géographique, au sens large, des milieux polaires sont venues s'ajouter les sciences biologiques.

Avec la fin des années 90 et l'arrivée de l'an 2000, on peut dire qu'une nouvelle génération de chercheurs français est arrivée au Spitzberg.
Photo de l'auteur (libre de droit si référencé): cercles de pièrres du pergélisol.

Les recherches actuelles

Bien sûr les sciences géographiques de la terre sont toujours présentes avec ceux et celles que je viens de citer plus haut, auxquels il convient aujourd'hui d'ajouter Daniel Mercier qui étudie les processus de ruissellement en relation avec les évolutions climatiques et Myrtille Moreau qui travaille sur la reconquête végétale en relation avec la fonte et le recul des glaciers.

art55 artique

Source de la CARTE : Courrier International N°935©; 2-8/10/2008, Paris.

Mais aujourd'hui les biologistes, les écophysiologistes et en particulier les ornithologues ainsi que les climatologues prennent une grande place, et à ce stade la liste des chercheurs œuvrant au Spitzberg devient importante.

Une fois de plus, je ne peux pas les citer tous et je vous renvoie aux rapports d'activités de l'IPEV

Alors, comment expliquer la concentration spatiale des recherches polaires françaises sur cet archipel du Haut-Arctique ?

Les explications logistiques l'emportent.

La concentration spatiale des recherches dépend en premier lieu de la répartition spatiale des bases scientifiques, points d'appui indispensables dans des régions par ailleurs inhabitées, ou inhospitalières.
Ainsi, depuis 1963, la base Corbel sert de point de départ de toutes les recherches. Depuis 2001, la base Rabot, à Ny-Àlesund vient s'y ajouter. Ces deux bases, distantes de seulement 5 km, représentent la seule présence française permanente dans l'Arctique (Mercier, 2003).
Ce n'est pas pour autant que d'autres recherches françaises ne s'effectuent pas en Islande, au Groenland, au Nord Canada, dans le Nord de l'Europe ou en Sibérie. Mais la concentration spatiale n'y est pas comparable.

Actuellement toutes les recherches en zones polaires et subpolaires sont supervisées par l'Institut Polaire Français Paul Émile Victor qui prend en charge l'organisation des missions sur le terrain.

Il est cependant bien difficile de comptabiliser le nombre exact de programmes réalisés au Spitzberg (environ une dizaine) ou de chercheurs séjournant régulièrement dans les deux bases.
Mais la présence scientifique française sur cette terre du Haut-Arctique est bien réelle.
Les résultats de cette recherche sont importants et des collaborations internationales se nouent dans le cadre de programmes interdisciplinaires. Aussi, ne serait-ce pas là un peu de l'héritage de cette équipée de 1959 qui vit deux Français reconnaître sur le terrain un "site" "pour le jour où ... ".

C'est parfois très modestement que débute d'aussi belles réalisations que celle que je viens de vous raconter!.

EURING Ing. Dr C.Mathieu ; AIHy.

 BIBLIOGRAPHIE

André M,f., 1990 - "Découverte et conquête du sommet du Spitsberg, les expéditions Vallette et Maillard 1946-1950', 14-24,179, Neptunia, Paris.
Boineau G.. 2002 - 'Spitzberg, l'archipel du Svalbard", Guides Grand Nord, GNGL Paris.
Cabanes B., 1951 - "Alpinisme polaire. l'expédition Maillard au Spitzberg", Amict-Dumont. 228 p. Paris.
Mercier D., 2003 - "Les géographes français, les milieux polaires et subpolaires", BAGF-Géographies, 405-416, 4. Paris.
Péguy C-P. et Brossard Th., 1993 - "Trente ans de présence française au Spitsberg (1963-1993)", Revue de géographie de Lyon, v.68, 2-3, 203-205,
Valette Y, 2002/2003 - "Le Spitsberg, terre d'initiation polaire et le dilemme de son vrai sommet :Mont Newton ou Mont Perrier", Boréales, 86/89, 2.